z comme zig zag

« On peut imaginer un chaos plein de potentiels : comment mettre en rapport les potentiels? Je ne sais plus dans quelle discipline vaguement scientifique, on a un terme qui m'avait tellement plu, que j'en ai tiré partie dans un livre, où ils expliquaient qu'entre deux potentiels se passait un phénomène qu'ils définissaient par l'idée d'un sombre précurseur. « Le précurseur sombre », c'est ce qui mettait en rapport des potentiels différents. Et une fois qu'il y avait le trajet du sombre précurseur, les deux potentiels étaient comme en état de réaction. Et, entre les deux, fulgurait l'événement visible : l'éclair. Il y avait le précurseur sombre et puis l'éclair. C'est comme ça que le monde naît. Il y a toujours un précurseur sombre que personne ne voit et puis l'éclair qui illumine. C'est ça le monde. Ça devrait être ça la pensée. Ça doit être ça la philosophie. C'est ça aussi la sagesse du Zen. Le sage, c'est le précurseur sombre et puis le coup de bâton - puisque le maître Zen passe son temps à distribuer des coups de bâton - c'est l'éclair qui fait voir les choses. ».

Gilles Deleuze, « Z comme Zigzag », dans L'Abécédaire de Gilles Deleuze avec Claire Parnet, Pierre-André Boutang, réalisateur, 1996.

Réputée pour son hétérogénéité, l’œuvre prolixe du compositeur américain Frank Zappa désempare la critique, à s’être trop nourrie tout autant des bassesses hétérologiques du rock que des subtilités modernistes de certains compositeurs européens. Pourtant, à la considérer toute, elle n’est ni « savante », ni « populaire » ni « high », ni « low », ni « moderne », ni « postmoderne », ni « rebelle », ni « réactionnaire ».

Inclassable selon les catégories usuelles, elle révèle pourtant, depuis la clinique de Gilles Deleuze, une profonde cohésion : le nomadisme esthétique de Frank Zappa décrit l’unité d’une œuvre élargie à la somme de toutes ses productions, son processus continu dans les voies zigzagantes de ses multiplicités.

La ritournelle zappaïenne déterritorialise l’œuvre des instances qui menacent son autonomie musicale. Elle opère son autonomisation en mettant en scène ces régimes pour mieux les faire fuir : régimes d’écoute, régimes esthétiques, et régime capitaliste de production, de distribution et de fétichisation. Ce faisant elle instaure un partage singulier du sensible.

Son art est dionysiaque : il agence un rythme qui fait fuir la musique d’une forme signifiante, il agence une durée intensive : il crée perpétuellement, du devenir. Il déjoue l’inscription de la musique à l’aune de la représentation, d’une intelligibilité extrinsèque à son ordre à elle qui est, comme le théorise Nietzsche, sensible.

Capturant ce qui faisait la pornographie de son temps, l’œuvre- machine de Frank Zappa agit la possibilité de son dépassement. Ce faisant elle propose un remède efficace aux apories du postmodernisme, à ses désenchantements pérennes.

Cette thèse proposera une cartographie du territoire zappaïen. On tentera d’y montrer son intérêt critique pour les problématiques contemporaines afférentes à l’art, aux rapport de ce dernier avec la société.

 


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